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Dossier du mois – Novembre 2011 : Musique et engagement


En décidant d’intituler pompeusement le nouveau dossier (le premier véritable) de Zikworld «Musique et engagement », nous savions prêter le flanc à la critique, peut-être consciemment, nous le voulions. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, au-delà du présent dossier, dans la démarche de ce Webzine : faire (re)naître la confrontation à la musique, l’engagement, au sens moins de parti pris que d’exercice du choix. Interroger le rapport entre musique et engagement, c’est interroger la place de l’œuvre musicale comme fin ou comme commencement ; l’un et l’autre ne sont bien évidemment pas opposés mais participent de cette discussion entamée à l’aube de l’humanité entre émetteur et récepteur du message : finalement, entre parole et action. Avec Artaud, nous pensons que « si la foule ne vient pas aux chefs-dœuvre littéraires, c’est que ces chefs-dœuvre sont littéraires, cest-à-dire fixés ; et fixés en des formes qui ne répondent plus au besoin du temps. » (1) Poser dans ce contexte la question du rapport entre musique et engagement revient donc moins à interroger la volonté d’un artiste à agir par son œuvre que la capacité de son public à s’en saisir pour l’action.

L’ébauche d’un dessein commun

L’histoire du rock nous apprend rapidement, comme le constate Julien Demets dans son ouvrage Rock et politique : l’impossible cohabitation (2), que ce genre musical, bien qu’issu de minorités, comme le jazz, n’a finalement reçu sa consécration qu’investi par une société qui, dans son absorption et sa reconnaissance a rapidement vu la possibilité de sa stérilisation. Nous n’allons donc pas nous attarder sur la question de savoir si le rock, ou tout autre institution musicale, a souhaité apporter un changement dans la société (qui peut être une définition courte mais suffisante pour l’instant, du terme « engagement ») : L’absence totale de discours politique des Sex Pistols (cf. l’E-story de Pascal Schlaefli ce mois-ci), la décoration des Beatles par la Reine d’Angleterre suffiraient à eux seuls à rappeler combien l’engagement des artistes peut être inexistant, contradictoire ou de courte durée. Ce qui ne signifie nullement qu’un engagement plus événementiel, dans tous les sens du terme (le côté publicitaire n’ayant échappé à personne), nexiste pas. Qu’il s’agisse des frasques d’un Bono aux sommets politiques planétaires ou du rassemblement pour des causes (humanitaires, sanitaires, sociales), preuve est de longtemps faîte que les artistes savent se mobiliser, mais occasionnellement.

 » Comme toute révolution, ses icônes portent en elles l’origine de leur déchéance, sans laquelle elle s’institutionnaliseraient à leur tour, au point de devenir l’objet même du sentiment de révolte qui les avait animées. « 

Et si « les rockers engagés sont, pour Jean-Jacques Goldman, les derniers des justes (qui) nous sauvent peut-être, pendant quon s’amuse » (3), cest pour mieux souligner cette exception française mainte fois évoquée, où le rock incarne encore aujourdhui, face à la variété, cette position minoritaire, au sens politique du terme, qui l’associe, dans l’action, aux tentatives de pensées « en mouvement », progressistes, voire libertaires. Mais il s’agit dune exception, dont le glissement au XXIème siècle vers les causes altermondialistes par exemple, rejoint l’analyse de Julien Demets : « l’assimilation du rock français ne va pas sans l’affadissement de son contenu revendicatif. » (4)

Philippe Gumplowicz commente cette « position de repli ou de restauration (NDLR : au sens de conservatisme) qui succède à la modernité » avec un commentaire d’André Breton : « Une réaction lente mais sûre a fini par s’opérer dans les esprits. Le dit et le redit () nous rivent à un univers commun. Cest en eux que nous avons pris ce goût de largent, ces craintes limitantes, ce sentiment de la « patrie », cette horreur de notre destinée » (5). Et tel est malheureusement l’héritage du rock, de la pop ou du jazz aujourdhui, du point de vue des mouvements musicaux : érigés en patrimoine commun, ils ont, comme tout patrimoine, glissé du côté de l’Etat, de la règle, du bien-pensant. On n’attend donc plus d’un album de rock qu’il révolutionne : sa part de mouvement, volontaire ou non, a déjà eu lieu. Après la face éclairante de son mouvement (peu ou prou l’histoire du jazz est liée à celle de l’émancipation des minorités aux Etats-Unis et celle du rock à l’émancipation dune jeunesse qui n’en est pas pour autant plus libre aujourdhui), il nous en montre la face sombre (The dark side of the moon ?), froide et inerte. Comme toute révolution, ses icônes portent en elles l’origine de leur déchéance, sans laquelle elle s’institutionnaliseraient à leur tour, au point de devenir l’objet même du sentiment de révolte qui les avait animées.

La musique engagée, du point de vue de l’artiste, accompagne donc plus les interrogations dune société quelle ny’ apportent de réponse : « Elle permet de découvrir un certain rapport de la musique à l’histoire, parce quelle se déploie dans l’histoire du côté des questions, des incertitudes, des failles, et non des grands desseins, des voies tracées et d’une œuvre d’art de lavenir totalisante, confondant esthétique et politique dans une même conception du tout social et musical. » (6) A la manière dun Baudelaire, on peut considérer quun disque tombé dans un bac nappartient plus à son géniteur mais bien à son (éventuel) public.

Engagement et individualisme musical

Et là est bien la question du devenir de la musique engagée : du côté de l’auditeur. Si l’idée de mouvement reste indissociable de celle d’engagement, et si aucun « mouvement » musical ne semble aujourdhui se distinguer pour créer sa « révolution », c’est en partie parce que le pouvoir de décision a été, dune certaine manière, déplacé du collectif vers l’individuel. Car ne nous y trompons pas : la dialectique actuelle sur les communautés (qui régissent tout lorsqu’elles s’appellent Facebook et qui font peur lorsqu’elles revêtent leurs habits religieux ou sociaux) illustre bien ce mensonge de la mondialisation : ces communautés restent des centres de tri, au sens où elles échappent à tout événement perturbateur du réel, par l’agrément de chacun à laisser l’autre entrer ou non dans sa sphère d’action et par la répétition du même quotidien stérile de changement. L’individualisation de la société a donc, d’une part tenté d’enterrer les éventuels désirs de desseins communs, mais en outre, mis à mal la liberté individuelle par l’inefficacité du choix, dans la multiplication : on a bien un avis, mais sur tout, et ce tout n’a de cesse d’augmenter, et les avis avec, dans un perpétuel mouvement de perte de sens : le « j’aime » facebookien n’est pas critiquable en tant que tel mais bien par sa multiplication par les utilisateurs qui stérilisent leur propre avis. L’absence de « Je naime pas » n’est dailleurs que plus éclairante sur ce point.

Et le fan de remplacer l’auditeur. Et le fan d’adouber l’artiste : « cette légitimité (NDLR : de l’artiste) se construit par la place que votre contenu a dans la société », note Frédéric Neff (7). Le parti pris de la création, de l’écriture, de la composition, de l’assonance ou de la dissonance, le choix du lieu de sa promotion, sont autant de champs déjà-vus, galvaudés, que le statut économique de l’artiste l’oblige à emprunter pour prouver sa légitimité (le fameux : il faut être de gauche, pauvre, rock, jouer dans le métro et aimer ses fans pour être honnêtes). Les multinationales de la diffusion culturelle ont bien saisi l’enjeu (notamment économique) de ce repositionnement entre artiste et fan. La communication de l’artiste s’en trouve entièrement orientée vers le gain potentiellement augmentable ; celle de l’auditeur minute (la vitesse d’attribution d’un « Jaime » mériterait d’être étudiée) uniquement vers sa communauté, au dessein d’en recevoir la reconnaissance (le fait d’aimer est en cela moins important que de le faire savoir). Noyée dans la relation (au sens d’histoire contée) du quotidien le plus banal et inefficient, la rencontre avec l’œuvre, voire l’artiste, est annihilée.

Et l’on n’ose plus parler d’engagement, pas plus qu’on ne parle de musique. Le rapport entre musique et engagement, c’est assez clair, ne réside donc pas tant dans la volonté de l’artiste d’engendrer révolution, changement, qui ne saurait dépasser le stade du message roulé dans une bouteille à la mer. Il est, chez l’auditeur, fortement mis à mal par un individualisme déshumanisé où le choix est signe d’adhésion au vide sidéral et culturel. Alors, musique et engagement ne pourraient-ils être, a priori, réconciliés que dans la confrontation brutale au réel ? A la manière du No Comment imaginés par certains journalistes télévisuels, où le seul contenu du film parle de lui-même, sans commentaire, peut-on être suffisamment dupes, pour ne pas se souvenir de la définition même du fait réel et du fait rapporté ? Dans ses choix de chroniques, So What implique un certain éclairage, aussi éclectique soient nos intérêts et nous assumons ce regard sur l’art musical et le monde. Loin de vouloir apporter des réponses, nous sommes assez partisans nous aussi de l’interrogation des œuvres. L’engagement musical est pour nous dans la rencontre et le dialogue avec les œuvres et les artistes. L’important n’est pas daimer, c’est de comprendre ; ce n’est pas de recevoir un présent, c’est de le construire ensemble. En ce sens l’écoute attentive des albums est le premier engagement que devrait prendre tout amateur de musique, au-delà de ses attentes, a priori. Une œuvre nest pas révolutionnaire parce qu’elle change le monde, parce qu’elle nous donne envie de le changer, mais bien parce qu’elle nous unit à elle dans un même mouvement. Il en est de même pour la rencontre avec l’artiste (en concert par exemple) qui permet ce mouvement. Michel Faure, connaissant personnellement depuis longtemps la nature trublionne qui est la mienne, ne m’en voudra pas de le citer ici : « Nous refusons à l’art d’être un hochet dérisoire, nous lui refusons aussi d’être cette hypnose enchanteresse de notre aliénation. Nous souhaitons qu’il nous aide à piéger cette lumineuse utopie qui peut seule, au plus grand nombre, garantir sa libération et sa mesure la plus humaine. » (8).

Dossier réalisé par Jeff GARNIER pour Zikworld.

(1) Antonin Artaud, Le Théâtre et son double, cité par Stéphane Labat, La Poésie de l’extase et le pouvoir chamanique du langage, Maisonneuve et Larose, 1997, p. 159
(2) Julien Demets, Rock & politique : l’impossible cohabitation, Autour du livre, 2011
(3) Paroles Extraites de la chanson Compte pas sur moi
(4) Julien Demets, Opus citendum.
(5) Philippe Gumplowicz, « Musicographes réactionnaires des années 1930 », in Le mouvement social, 2004/3 no 208, pp.91-124
(6) Noémi Lefebvre, « Mémoire de l’Art et musique engagée », in Musicologie.org, 2005
(7) Cité par Jean-Noël Bigotti, « Le fan, l’artiste et le marketing », à l’occasion de son analyse de l’oeuvre de Virginie Berger, Musique et stratégies numériques, in site internet IRMA, 2011
(8) Michel Faure, Musique et société du Second Empire aux années vingt, autour de Saint-Saëns, Fauré, Debussy et Ravel, Harmoniques – Flammarion, 1985, p.314

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