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Dossier du mois – Novembre 2011 : Revolution’s calling ?


Pour compléter utilement notre dossier du mois « musique & engagement », Olivier LESCROËL évoque une oeuvre magistrale, l’Operation : Mindcrime de Queensrÿche.

« En musique comme en politique, une fin de règne est rarement glorieuse. Tout est affaire de cycle vital : à la naissance succède la croissance, puis bien souvent une (courte) apogée et quasi fatalement un déclin ; un ordre immuable en somme. »

Heureusement que de la fin d’une époque on ne retient bien souvent que le début de la nouvelle ère qui lui emboite le pas, et c’est parfois mieux ainsi (surtout en période de crise).

Car si le heavy-métal des eighties bat encore son plein en 1988, il tutoie déjà sa caricature, celle que tout mouvement aimerait pouvoir taire pour ne pas entamer sa gloire; dans son esthétique douteuse (fuseaux léopard et cuirs moulent-poutre, brushings panthères et maquillages inappropriés), tout autant que dans son éthique : Poison transforme son heavy en glam-métal calamiteux (Open Up and Say… Ahh! un titre d’album qui résume tout) ; Europe et Van Halen propulsent un hard-FM, inondé de plages synthétiques, en tête du Top 50 ; Bon Jovi et Scorpions rivalisent désormais de sirupeuses power-balades (le nom même est inventés pour eux) sur les ondes, et même les vétérans Black Sabbath (pourtant initiateurs du mouvement métal ‘noble’) commencent à délivrer les pires albums de leur carrière (bon … pas aidés il faut l’avouer par un chanteur intermittent).

C’est dans ce contexte plutôt décadent que Queensrÿche, encore jeune outsider de la scène heavy-métal US, made in Seattle (hé oui, la ville ne fut pas que le berceau du grunge !), se pose alors, à l’aube de son 4ème effort, la question vitale de son évolution, ou plutôt de sa ‘révolution’ (qui va souvent de paire avec pérennité).

Sa réponse, il la trouvera outre-atlantique, chez ses frères de sang anglais de la vierge de fer, qui, une année plus tôt, avaient déjà opéré une mue salvatrice avec l’étonnant album Somewhere in time (considéré par beaucoup comme le tout premier album de l’ère métal-progressif).

L’idée phare, puisée dans l’école rock du même nom (Pink Floyd abattra le premier mur), est simple dans son principe (mais complexe dans sa mise en place) : une thématique forte, socle d’un concept album dont chaque morceau est alors pensé comme la  pièce d’un seul et même édifice (sur le double principe de cohérence et d’unité d’ensemble).

Si Maiden pour Somewhere in time avait choisi une thématique futuriste, nourrie de la littérature et du cinéma d’anticipation (Orwell, Asimov et Blade Runner en toile de fond), les membres de Queensrÿche choisissent eux d’encrer leur histoire dans un réalisme politique bien plus sordide, visant à mettre en garde la jeunesse de l’époque contre la manipulation des esprits et les illusions du libre-arbitre.

Piège dans lequel tombe justement Nikki, l’anti-héros de leur fresque, jeune anarchiste désabusé, lassé des abus politico-médiatiques, et qui choisit d’intégrer un mouvement révolutionnaire obscur pour faire entendre sa marginalité : l’Operation Mindcrime. Mais il est rapidement lui-même instrumentalisé, chargé de missions punitives, contre les soit-disant ennemis politique de la cause, par un certain Docteur X, qui en récompense de ses méfaits l’alimente en drogues dures (antidotes supposés le soulager des maux de la société mais qui surtout lui évitent toute prise de conscience de ses actes).

Son unique contact avec l’organisation secrète est une ex-prostituée reconvertie en nonne (tout un symbole) du nom de Mary (Madeleine ?), seule once d’humanité dans ce monde régit par le mensonge, la violence et le meurtre.Une idylle s’ensuit entre les deux protagonistes, presque logiquement; l’amour s’imposant comme une porte de sortie pour Nikki (devenu otage de ce contre-mouvement), le jour où il se montre psychologiquement incapable de liquider celle qu’il aime pour prouver sa loyauté à l’organisation.

Humain trop humain disait l’autre…

Mais comme tout système cloisonné sachant rattraper ses électrons libres, Nikki est finalement arrêté par la police pour avoir tué Mary. Il finit cloitré dans une prison-psychiatrique où l’on continue de lui fournir ses doses; l’album se terminant ainsi comme il s’ouvrait, sur un lit d’hôpital, le son de l’électro-cardiogramme en fond sonore, avec ces mots résonnant comme une sentence dans la tête de Nikki : ‘ I remember now !’.

Encrée dans son époque, Operation : Mindcrime l’est assurément; c’est alors le manichéisme Reaganien qui sévit aux états-unis, sous couvert d’une politique démocratique. En matière de lutte anti-drogue, ce président-acteur américain, intransigeant comme un héros de western, aggrava les peines d’emprisonnement des infractions à la loi sur les stupéfiants en diminuant dans le même temps les fonds alloués aux traitements médicaux contre la dépendance. Répressive, sa politique fit surtout la chasse à la petite délinquance aussi fermement qu’au communisme. Et cette politique à deux vitesses déboucha sur de graves problèmes sociaux et humains, notamment avec une augmentation importante de la population carcérale. Réprimander sans apporter de solutions aux problèmes, n’est-ce pas une manière d’alimenter le crime ?…. Voilà bien une réflexion de fond qui n’appartient plus seulement aux eighties et que l’on pourrait même soumettre à nos chers actuels dirigeants français !

C’est en tout cas ce que lance Queensrÿche à la face d’une nation où la peine de mort apparait comme la seule cure valable. Le message (encore cruellement d’actualité donc) est avant tout politique; et ce qui surprend, c’est qu’il n’est pas porté dague au poing par un combo punk (bien que le titre « The Needle lies » fouette presque comme un morceau des Ramones), mais bien développé avec classe et intelligence par un groupe de heavy-métal sous la forme d’un opéra rock.

En cela Queensryche avec cet album-concept engagé se positionnera comme un groupe unique en son genre dans la sphère des groupes métal des années 80. Le traitement musical, à l’avenant (scénarisé quasi cinématographiquement, encadré d’une intro/outro et ponctué d’interludes) servira même de modèle à nombre de leaders du genre des décennies à venir (Dream Theater calquant ce principe sur son Metropolis part. II) :  un heavy-metal épique, aux riffs accrocheurs et orchestraux portés par un Chris DeGarmo plus qu’inspiré, alignant les cascades de guitares mélodiques (des lignes pures et cristallines de « My empty room », aux assauts ravageurs de « Spreading the Disease » et  » I don’t believe in love », classiques instantanés), il y compose là quelques-unes des plus belles pièces de sa carrière.

Geoff Tate, très démonstratif (péchant même parfois par excès) est au top de son organe vocal, et ouvrira avec cet album la voix à des sopranos du heavy comme André ‘Angra’ Matos, poussant les cris de la révolution et de la tragédie sentimentale dans des contrées aiguës jusque-là inexplorées en territoire métal.

Mais le point d’orgue de ce monstre de métal progressif restera sans aucun doute le pink-floydien « Suite sister mary », théâtralisé à l’extrême, magnifié par ses montées de chœurs, ses variations de tempos (mélodies tantôt sombres et enveloppantes, tantôt fougueuses) et ce break incroyable à mi-parcours, mais surtout par ce duo charnel Pamela Moore / Geoff Tate, qui joue la tragédie jusqu’au fond du coffre : épique ! Queensryche est là à l’apogée de sa carrière. Celle-ci ne retombera pas brutalement, car ils livreront par la suite deux autres albums de toutes beautés, qui marqueront également à leur façon l’histoire du hard-rock. Mais c’est en 2006 que le groupe précipitera son déclin, après un sérieux passage à vide artistique, en tentant de singer cet album culte pour des motifs bassement commerciaux.

L’anecdotique Operation mindcrime II commettant l’erreur (qui avait été évité 18 ans plus tôt par ce groupe novateur et ambitieux, alors au carrefour de sa carrière) de se compromettre dans la caricature.

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